Le « plan de bataille des financiers »

Je tombe sur cette vidéo qui fait un petit peu de buzz. De façon évidente, le réalisateur est un camarade mélanchiste mais l’interview de Nicolas Doisy, économiste en chef de chez Chevreux, est brute de décoffrage et donc sans parti pris particulier. Je crois à la parfaite bonne foi de ses auteurs et je la relaie tellement elle illustre l’incompréhension profonde des Français (et de façon générale de la population occidentale) envers la finance. Je suis absolument persuadé qu’un quelconque militant UMP réagirait de la même façon, avec peut-être un soupçon de fatalisme en plus, mais certainement pas une once de compréhension supplémentaire.

A mon avis, le plus interpellant dans cette vidéo supposée dénoncer un plan de bataille plus ou moins secret, c’est que tout ce qu’il y est dit est connu et archi-connu. Les périls qu’encourt la zone Euro – et en particulier le manque de compétitivité de la France liée à la rigidité de son modèle social – sont des thèmes récurrents dans la grande presse internationale et dans les médias économiques français. La surprise des réalisateurs devant le papier de Chevreux (et je les crois sincères) est la conséquence de la bulle dans laquelle la France s’est enfermée, convaincue de sa supériorité culturelle, sociale et morale. Coupée du reste du monde, ses citoyens (même les plus engagés et les plus cultivés) vivent centrés sur un petit monde politico-médiatique qui les tient dans l’ignorance complète des réalités économiques. Il n’y a qu’en France qu’on s’imagine que l’UMP est un parti de droite et qu’il existe une doctrine intellectuelle qu’on appelle le sarkozisme !

Amis Français, je peux vous affirmer qu’il n’existe personne au monde, ni politicien, ni économiste, ni philosophe, ni qui que ce soit,  qui se réclame du sarkozisme. Et quant à l’UMP, c’est un parti plus interventionniste et moins libéral que la plupart des partis sociaux-démocrates européens. Oui, votre pays est l’un des plus à gauche de l’occident, et votre système social est la cause d’un différentiel de croissance qui est incompatible à moyen terme avec une intégration européenne plus poussée. Donc, effectivement, il faudra un moment choisir en l’Europe et le socialisme à la française. Il est totalement irréaliste de penser que la convergence sociale en Europe se fera par l’importation du modèle français aux 26 autres pays. Pas parce que les financiers s’y opposent méchamment, mais parce que les étrangers ne veulent pas de votre système ! Hormis vous-même, personne ne voit la France comme un grand paradis social où il fait bon vivre et travailler.

Prenons le cas du fameux CDI qui vous semble tellement fantastique et auquel on ne pourrait toucher sans provoquer une révolution. La rigidité de ce contrat, et en particulier les complications inconcevables au licenciement, a comme effet direct de diviser le monde du travail en deux avec des salariés surprotégés et une classe de sous-travailleurs qui assument toute la précarité du système dans l’espoir d’un jour décrocher le sésame du CDI. Il n’y a qu’en France qu’on voit des jeunes universitaires travailler gratuitement à la sortie de leurs études. Vous parlez pudiquement d’un stage, mais c’est de l’esclavagisme pur et simple. Aucun étudiant belge (en tout cas, il y a 10 ans) n’aurait envisagé une seule seconde de travailler gratuitement et, par chez nous, les CDI à la sortie des études ne sont pas rares. Evidemment, le CDI belge est nettement moins rigide que le CDI français et les employeurs n’ont pas le sentiment de se marier avec leurs nouveaux employés. A part quelques rares militants d’extrême gauche qui rêvent d’interdire les licenciements, personne ne propose de renforcer le CDI ou d’importer le modèle français.

Si « les marchés » vous disent quelque chose, c’est que vous allez devoir un jour choisir entre un splendide isolement ou un compromis avec le reste du monde. Il ne s’agit pas d’une pression, il s’agit d’un constat. Quant à un hypothétique « rappel à l’ordre » des marchés, c’est-à-dire un chute du CAC 40 ou une hausse des taux d’intérêts français, il faut comprendre que ça n’arrange personne. Quand les actions ou les obligations baissent, c’est une perte de valeur nette pour l’ensemble de la sphère financière. Outre que personne n’a les moyen de guider le marché, personne n’aurait même intérêt à le guider vers le bas. Voir « les marchés » comme un acteur unique ou un groupe social cohésif est une absurdité (une réification en bonne sociologie). La réalité, c’est que si Hollande ne trahit pas son électorat, la richesse en France va décroître et les marchés vont l’anticiper en baissant. La pression ne vient pas « des marchés » mais de la simple réalité des lois économiques si mal connue.

En conclusion, ce que démontre cette vidéo, ce n’est pas tant le cynisme ou la malveillance des marchés que l’ignorance profonde du peuple français quant à la nature du fonctionnement de l’économie. Et cette ignorance sera le principal obstacle que rencontreront les politiciens, quels qu’ils soient, dans la gestion de la crise européenne. Bien fait pour eux, d’ailleurs ! L’ignorance de l’économie est un des moyens les plus sûrs que l’Etat ait trouvé pour asseoir sa toute puissance.

Vient le moment où tout se paye et ceux qui ont vécus par le mensonge mourront pas le mensonge. Bon débarras !

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