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Le capitalisme est mort en 1929

Lorsque l’on parle de processus sociaux, le choix d’une date a toujours quelque chose d’arbitraire. Je choisis 1929 parce que c’est une date emblématique et tout le monde sait ce qu’il s’est passé à Wall Street cette année-là. On aurait pu, à tout aussi bon droit, choisir 1913 et la création de la Federal Reserve, 1917 et le coup d’Etat bolchevique, 1925 et l’échec du rétablissement de l’étalon-or en Grande-Bretagne, 1933 et l’arrivée d’Hitler au pouvoir ou encore 1936 et le Front Populaire en France.

Qu’importe l’élément saillant que l’on désire mettre en évidence, du moment que l’on comprenne que le capitalisme ne s’est jamais relevé de la Grande Guerre. Les millions de morts et l’immense destruction de richesse causées par le conflit ont emporté avec eux les structures sociales préalables et laissent la place à un foisonnement de nouvelles idées (bolchevisme et fascisme en tête) qui vont modifier radicalement le système économique et social de l’Occident.

La seconde guerre mondiale viendra mettre fin à certaines de ces expériences, ne laissant debout que le communisme stalinien et la sociale-démocratie. Si la reconstruction en Occident prend explicitement comme modèle la sociale-démocratie, il ne faut pas croire que celle-ci est née de la guerre comme Athéna sortant tout armée du crâne de Zeus. Le passage du capitalisme à la sociale-démocratie s’est effectuée bien plus tôt, dès l’entre-deux guerres.

3 réformes en particulier vont changer fondamentalement les structures économiques de notre monde.

  1. L’abandon de l’Etalon-Or. Pendant la première guerre mondiale, les pays européens délaissent « temporairement » la convertibilité des monnaies en or et jusque dans les années ’20, l’idée dominante est de restaurer cette convertibilité dès que possible. En 1925, Churchill tente de rétablir la parité d’avant-guerre et plonge le Royaume-Uni dans une crise déflationniste. Les structures sociales qui soutenaient l’Etalon-Or ne sont plus là et ce qui a été détruit ne peut être rétabli d’un coup de baguette magique. Aucune tentative de restauration de l’Etalon-Or ne réussit. La monnaie papier a gagné la guerre et ouvre la porte à un siècle de manipulations connues sous le nom de « politiques monétaires ».
  2. La création d’un système de retraites publiques pour les travailleurs. Auparavant laissées à l’initiative mutuelle, les premières mesures de garantie et de gestion publique apparaissent dans les années 10 et se développent pendant toute l’entre-deux guerre pour acquérir son caractère moderne sous le gouvernement de Vichy. La disparition de la responsabilité de l’épargne par les bénéficiaires produit un effet de dépense excessive et un recours caché à l’endettement qui ne cessera d’augmenter jusqu’à la crise du crédit des années 2000.
  3. Les congés payés (1936). On n’insistera jamais assez sur l’importance symbolique de cette réforme. La société occidentale sort de son obsession du travail et de la production pour se tourner avec délice vers l’oisiveté et la consommation. « La fin du travail » commence cette année-là. La suite du siècle sera totalement dédiée au tourisme de masse, à la consommation de masse et au chômage de masse. Les masses productives, célébrées par la gauche du 19ème siècle, se transforment en masses consommatrices prétendument au service d’une économie désormais « tertiarisée ». Devenue un droit social et un acte civique, la consommation immédiate sera régulièrement soutenue soit par la dépense publique, soit par l’extension du crédit.

Pour comprendre la nature fondamentale de la crise actuelle, il faut comprendre comment elle s’ancre dès l’origine dans les prémisses de la sociale-démocratie. Les trois réformes mises en évidence ci-dessus pointent toutes dans la même direction, l’apparition d’une gigantesque bulle du crédit dont on commence seulement à prendre la mesure.

Je montrerai prochainement comment l’histoire de la sociale-démocratie se confond intimement avec l’extension du crédit et comment le credit crunch en cours marque peut-être la fin du système socio-économique qui a suivi l’effondrement du capitalisme en 1929.

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Le compromis social-démocrate

Etonnement, notre monde, féru d’histoire et d’idéologie, a assez mal pensé son propre modèle social. Les théoriciens de la « deuxième gauche » ont prétendu identifier un « capitalisme avancé » dont on ne sait exactement quand il a commencé à avancer ni ce qui l’a précédé. Quant aux penseurs centristes, ils ont approfondi l’étude de la « démocratie libérale », incapables de voir que nos démocraties avaient cessées -justement- d’être libérales. Enfin, quelques réflexions éparses sur le « libéralisme politique », le « capitalisme rhénan », ou le « modèle républicain » ne sont jamais parvenues à s’instituer en socle théorique général. Tout se passe comme si l’alternative antérieure entre capitalisme et communisme était encore si fortement ancrée dans nos esprits qu’il nous serait impossible de penser par-delà cette opposition.

La force intellectuelle du capitalisme et du communisme sont leur organisation autour d’un principe (propriété privée contre lutte des classes). Et si nous avons tellement de mal à penser le système actuel, c’est qu’il ne s’organise pas autour d’un principe, mais autour d’un compromis : ordre social contre gestion politique de la plus-value.

D’une part, on assure aux classes privilégiées le maintient de leur statut et de leurs privilèges. Les velléités révolutionnaires sont contenues par les organisations syndicales elles-mêmes. Les limites à l’activité économique garantissent la stabilité des classes établies se passant, de coopté à coopté, les entreprises déjà existantes. Et, enfin, le développement du salariat permet l’extension du domaine politique à l’ensemble de l’activité productrice. Plus de menaces populaires, plus de nouveaux riches, plus d’entrepreneurs, plus d’hommes libres. La reproduction sociale se fait sans frottement.

D’autre part, l’entreprise cesse d’être privée et se voit frapper d’innombrables réglementations qui détournent la plus-value des actionnaires (shareholders) vers les groupes d’intérêts (stakeholders). La propriété n’est plus garantie et chaque groupe est libre d’accaparer le bien du voisin s’il est capable d’en politiser la demande. Développement des avantages acquis pour les salariés, financement d’une administration pléthorique aux motivations aussi multiples qu’incohérentes, subsides à tout ce que la terre porte de projets généreux et non-rentables.

La stabilité du compromis, et le nécessaire arbitrage entre intérêts divergents, est assuré par des groupes plus ou moins officiels se retrouvant dans des instances plus ou moins discrètes : commissions paritaires, conseils économiques, tables rondes interprofessionnelles, etc. Selon la tradition nationale, le gouvernement aura ou non gardé un peu de pouvoir, mais nulle part, il n’est aujourd’hui capable de diriger sans l’accord des « partenaires sociaux ». Ce sont eux qui ont négocié le compromis social-démocrate, qui le renégocie en permanence, et qui constitue le véritable centre du pouvoir de nos sociétés.

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Nous ne vivons pas dans un système capitaliste

S’il est une erreur universellement admise, c’est bien que nous vivrions dans une société capitaliste. Il s’agit d’un lieu commun profondément ancré dans l’inconscient collectif et qui sert de point de départ à la plupart des réflexions diffusées par les médias, les gouvernants et les milieux universitaires. Etonnamment, en parallèle, les mêmes ne manquent pas d’utiliser régulièrement le capitalisme comme un repoussoir. A chaque réforme du système de sécurité sociale ou de la régulation économique, le spectre d’une société capitaliste et ultra-libérale est brandi avec un succès garanti. Nous voilà donc intellectuellement dans une situation paradoxale qui voudrait que nous vivions dans un système capitaliste mais en même temps que nous risquons à tout moment de tomber dans un système capitaliste. Cette incohérence ne semble gêner personne alors qu’elle est la cause d’une incompréhension fondamentale des enjeux de la crise actuelle.

Observons, les faits. Dans la plupart des pays d’Europe occidentale, le budget de l’Etat se monte à environ 50% du PIB ; c’est à dire que la moitié des richesses produites sont finalement gérées directement par le gouvernement. Aucune réforme politique – mêmes les plus radicales dans les années 80 – n’est parvenu à réduire significativement ce ratio. Au sein de ce budget, plus de la moitié des dépenses se concentrent dans 3 secteurs, les soins de santé, les pensions et l’enseignement. Quant à elles, les missions régaliennes représentent tout au plus une quinzaine de pourcents des budgets publics. Par ailleurs, parmi la population belge, on compte environ 1 million de fonctionnaires et agents apparentés, 1 million de chômeurs et 2 millions de pensionnés. Si on rajoute l’ensemble des autres financements et des petites entreprises privées dont les seuls clients sont des services publiques, on doit atteindre environ 50% de la population dont les revenus sont directement liés aux politiques publiques. Enfin, d’une manière plus subjective, hormis Mme Thatcher lors de la grande privatisation des logements sociaux anglais aux début des années 80,  je ne crois pas avoir jamais entendu un gouvernement défendre un projet au nom de la propriété privée. Les thèmes de l’emploi, des inégalités sociales, de la sécurité, de l’enseignement, de la relance économique, du développement durable ou du rayonnement culturel semblent beaucoup plus porteurs.

Certes, on peut faire du capitalisme un grand concept vide englobant n’importe quel système social qui n’est pas strictement soviétique, et alors, oui, nous vivrions dans un régime capitaliste puisque nous ne sommes pas communistes. Mais si on veut faire preuve d’un peu de rigueur, il faut donner du corps à ce concept afin de le rendre opérationnel. Le capitalisme, c’est le système politico-économique en vigueur au 19ème siècle en occident, et il se caractérise a minima par un Etat-gendarme qui se limite aux fonctions régaliennes, une économie fondée sur la liberté quasi-absolue d’entreprendre et de contracter, et un engagement officiel en faveur de la propriété privée. D’évidence, aucun des ces points n’est représentatif de notre système social. Alors, pourquoi donc encore parler de capitalisme ? Parce qu’il existe des marchés financiers et que la propriété privée n’a pas été abolie ? Et alors ? ils existaient déjà du temps de l’empire romain. Faudrait-il donc affirmer que l’empire romain était capitaliste ? Ce serait absurde, de même qu’il est tout simplement absurde de prétendre que nous vivons dans un monde capitaliste. Nous vivons tout simplement dans autre chose, qui n’est ni le capitalisme, ni le communisme.  Cet autre chose, c’est la sociale-démocratie.

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